Quelques pistes pour créer un cadre de collaboration Safe

Meuf tranquille en pleine ville

Contexte de l’article

Depuis 2015, j’évolue au sein de plusieurs collectifs. 2 raisons m’ont poussées à rédiger cet article :
1 - Lorsque le contexte relationnel est “Safe” je me sens mieux donc je collabore mieux donc je créé et réfléchi mieux.
2 - J’ai fait “tout ce qu’il ne faut pas faire” et j’ai pris la mesure de l’impact négatif que ça pouvait avoir sur moi, sur l’autre, le collectif et le projet.

Du coup, j’ai décidé d’observer et questionner mes acolytes pour essayer d’identifier les “trucs” qui empêchent ou encouragent la création d’un contexte relationnel Safe… Retour sur cette exploration (non exhaustif !)

Définition

Pour moi, un contexte “Safe” incarne un climat de confiance, de tranquillité et d’harmonie dans lequel je me sens “soignée” et en sécurité affective et émotionnelle. C’est un contexte dans lequel je n’ai pas besoin d’être sur “mes gardes”. C’est à dire que je suis exemptée de peurs telle que “Et si l’autre me juge ? Et s’il.elle se moque de moi ? Et si je me trompe ? Et si l’autre me demande de me justifier ?”.

Ce que ce cadre “Safe” peut apporter concrètement

L’observation principale que je fais est qu’un contexte “safe” permet de pouvoir entendre et dire plein de choses. Impact que je pense non négligable dans un contexte de collaboration. Les gardes sont baissées, j’ai donc moins peur de dire ce qui me convient ou ne me convient pas. Et ça marche aussi dans l’autre sens ! Encore une fois, n’étant pas “sur mes garde” je suis beaucoup plus apte à recevoir la critiques, les feed-back. Résultats : j’apprends plus ce qui me permet de m’améliorer.

1) Quelques trucs qui peuvent participer à la création d’un cadre Safe

Parler au « Je » Souvent ça me permet d’éviter un peu les jugements et de ne pas imposer mon point de vue.  Par exemple dire “La discussion d’hier ne nous a servi à rien.” n’évoque pas la même chose que “J’ai l’impression que la discussion d’hier ne m’a rien apportée.”. La première version implique l’ensemble des autres participants, mais qu’est-ce qui dit qu’elle n’a rien apportée à Jacqueline ou Loric ?  Aussi, faire l’effort de parler au “Je” est une belle invitation à prendre ses “responsabilités”. C’est plus impliquant, je suis donc généralement plus précautionneuse : je prends le temps de vérifier ce qui se passe pour moi et je fais plus attention aux mots que j’emploie.

Utiliser le langage inclusif Réflexion en cours. A développer. Idées pas encore assez claires. Préfère ne pas se prononcer pour l’instant. Mais l’idée est là.

Faire preuve de bienveillance et vérifier qu’on est aussi dans la bientraitance La bienveillance serait l’intention qui vise le bien et le bonheur de l’autre. La bientraitance serait la mise en action de cette intention. Elles me paraissent complémentaires.
Ben ouais… je peux tout à fait avoir une intention bienveillante et être maltraitante dans mes actes. 

Exemple : une collègue a travaillé plusieurs jours sur un projet d’animation de groupe. Le jour J, elle paraît épuisée. Touchée par son état de fatigue et portée par mon intention de prendre soin d’elle, je lui propose un truc : “Je vois que tu bailles et que tu as des cernes. Tu as l’air fatiguée. Si tu veux je peux gérer l’animation de ce matin comme ça tu te reposes !”. La proposition est sympathique, l’intention est bonne, mais est elle réellement bien-traitante pour ma collègue ? Et bien non ! Dans ce cas là, l’option que je propose à ma collègue ne prend pas en considération tout le travail qu’elle a fournit pour animer cette journée. Aussi la stratégie que je propose n’est pas bientraitante pour elle. Peut-être aurais-je plutôt dû lui demander à quel endroit je pouvais faire quelque chose pour la soulager.

Exemple : la galanterie. L’intention d’un homme galant est bienveillante (porter attention, protéger, prendre soin…) et en même temps maltraitante dans la mesure où elle peut alimenter l’idée que les femmes sont inférieures aux hommes en le mettant dans une position de pouvoir sous couvert d’une attitude protectrice.

Exemple en image : dans le film “Patients” à 9min, la relation patient/soigneur mise en scène, illustre bien ma vision du décalage qu’il peut y avoir entre bienveillance et bientraitance.

2) Quelques trucs qui peuvent ne pas participer à la création d’un cadre Safe :

Dans l’expression :

Les Bullshit Words : Ce sont des mots que j’utilise beaucoup mais qui n’appportent pas une grande valeur à l’échange et qui, la plupart du temps, sous-entendent/cachent des attentes insatisfaites… Par exemple : il faut, on doit, le problème c’est que, oui mais, les gens, on, toujours, jamais,…

les Super-Wordshyper”, “extrèmement”, “très”, “c’est juste que”, “c’est simplement”, “honnètement“…sont des mots que je vais aussi avoir tendance à utiliser “à la légère” et la plus part du temps avec une belle intention derrière. Mais si je m’y penche, je réalise vite que la plupart du temps je les utilise plutôt pour appuyer une idée qui est importante pour moi. Dans ce cas, pourquoi faire comme si elle ne l’était pas ?
Mon exemple préféré ! “C’est juste que…”. Si j’y pense, je me rend compte qu’en réalité, quand je l’utilise, ce n’est pas “juste” quelque chose pour moi, en fait c’est important. De la même manière, pourquoi ais-je besoin de rajouter “honnêtement” ou “sincèrement”. Qu’est-ce qui me pousse à avoir besoin de préciser que je suis honnête ou sincère ?

Stigmatiser quelqu’un.e ou l.e.a prendre à parti devant tout le monde. C’est quand je cite ou interpelle quelqu’un.e par son prénom devant tout le monde. Par exemple : « tout à l’heure à la pause café Bruno m’a dit qu’il s’était senti mal à l’aise parce qu’il n’avait pas réussi à prendre la parole. » et privilégier des formulations telles que «J’ai observé qu’à plusieurs reprises, lors du dernier temps collectif, plusieurs d’entre nous se sont coupés la parole, il se peut que cela n’est pas permis à certains, moins à l’aise à l’oral, de s’exprimer. Est-ce que vous auriez des solutions pour ça ?»

Imposer de manière implicite à quelqu’un de s’exprimer devant tout le monde « Est-ce que quelqu’un·e s’oppose/veut s’exprimer/rajouter un truc ?” dans un cas comme ça, il est peu probable que l’absence de réponse à cette question soit réellement représentative de ce que pensent les personnes questionnées :

Au final, il est facile d’imaginer que ce type de questions rassure surtout la personne qui la pose…ce qui impliquerait que dans le fond il n’y a pas une réelle prise en compte de l’avis des autres.

Peut-être dans ce cas, j’aurais plutôt tendance à proposer une deuxième forme d’invitation telle que “… si des personnes veulent venir me voir plus tard dans la journée pour partager un désaccord ou donner un avis, elles sont les bienvenues !.

Se moquer : ça peut parfois faire rire lorsque quelqu’un.e bafouille en lisant son compte rendu, ça fait sourire lorsque quelqu’un.e glisse de sa chaise, des regards en coin se font lorsqu’une personne fait un lapsus ou mélange ses mots…mais en réalité ça peut-être vécu comme quelque chose de très inconfortable pour la personne “dont on rigole”…

raconter/fabriquer une histoire sur l’autreTu vas voir avec Ludo, t’as vite fait de déconstruire tes croyances !” ou encore “Isabelle ? Elle super directive, elle sait ce qu’elle veut mais elle est super sympa”. Que l’histoire que je raconte sur l’autre soit positive ou négative, je raconte quand même une histoire sur l’autre. Je raconte surtout mon histoire de l’autre. Pour moi cette pratique n’est pas safe car elle peut mettre en péril :

Utiliser le langage oppressif : Notre langage regorge d’expressions et insultes oppressives sexistes, racistes, homophobes… : « fils de pute », « enculé », « couilles-molles», « pisseuses », « salope », “tête de Turc”…
1- Elles font références à des caractéristiques physiques, morales, ethniques, sexuelles…(choisies ou non) de personnes. En ce sens, elles ne devraient pas être considérée comme des insultes ayant pour but de “dégrader” ou “offenser”.  2- En les utilisant, je renforce et alimente les postures oppressives d’une société de domination.

Faire des jugements positifs : quand je dis à quelqu’un « c’est bien » je peux créer une posture haute implicite de moi sur lui. Le «* c’est bien* » sonne alors comme une sorte de validation qui me met dans une posture de « juge » qui sait/définit ce qui est bien et ce qui n’est l’est pas. Par principe de précaution, je préfère donc supposer que l’autre n’est pas en attente de validation et éviter d’utiliser les jugements positifs. A la place je vais plutôt tenter de parler de moi, de ce que je ressens, de ce que ça m’évoque ou de ce que ça active chez moi “j’aime beaucoup le rouge que tu as utilisé pour la robe” ou encore “quand tu me racontes ton histoire tu as un grand sourire et tu sembles pleine d’enthousiasme, ça me rend heureuse de te voir si enjouée par cette aventure !

Dans l’écoute :

Au lieu de ça, je tente d’adopter un posture d’écoute empathique, qui (assez grossièrement) consiste à se taire pour écouter “vraiment” ou tout au plus reformuler ce que l’autre dit pour lui “faire écho”. Dans cette posture je n’écoute pas pour répondre mais pour comprendre et je me rapproche du dialogue plus que de la discussion

“Oh lala tu compliques tout !”

Voilà un retour récurrent quand je parle de cette exploration. Nombreu.se.s.x sont celles et ceux qui jugent cette posture compliquée à mettre en oeuvre, liberticide ou non-authentique.
Je comprends, sauf que j’ai choisi de le voir comme un apprentissage.
Prenons l’exemple de l’éducation : il y a moins de 100 ans, si un enfants désobissait, il prenait une tarte et on l’enfermait dans sa chambre. C’était simple, efficace et pas trop contraignant pour les parents. Mais un peu pauvre pour l’enfant non ? D’ailleurs, aujourd’hui, cette posture éducative est bien moins répandue. Les parents, tentent désormais d’apprendre à faire mieux : expliquer, comprendre, saisir ce qui se passe pour l’enfant, trouver des solutions pour que ça ne se reproduise pas… dans l’idée d’améliorer leur relation avec leurs enfants.

Pour moi, l’enjeux de créer un cadre de collaboration Safe est le même. Et réinterroger nos pratiques, prendre le temps de s’ajuster, d’observer et de prendre soin de l’autre ben ça s’apprend ! Et comme n’importe quel apprentissage, ça me demander du temps et de l’énergie.

Un grand “Merci !” à toutes les personnes qui (de près où de loin) m’ont partagé leurs billes (et/ou m’ont offert de magnifiques feed-back) ce qui a largement contribué atayer ma pensée et pondre ces quelques lignes : Isabelle Desplat, Stéphane Langlois, Maïtané Lenoir, Antoine Vernois, Aude Lorriaux, Fabrice Aimetti, Thomas Wolff, Ashe Dryden, David de Bruant, Erick Gardin, Pauline Bendjebbar, Magali Toulouse, Lucas Fristchi, la Thym de SudWeb 2017, Brasiers et Cerisiers, Moe…